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Le cerveau bilingue

Maureen est assise dans le bureau du médecin où elle vient de recevoir le diagnostic de la maladie d'Alzheimer, cette maladie irréversible et progressive du cerveau qui détruit lentement la mémoire et la capacité de raisonnement. Il y a aussi Jean-Marc dans la salle d'attente, qui verra bientôt le médecin et qui recevra le même diagnostic. Sa fonction cognitive ressemble à celle de Maureen, même si ses symptômes sont apparus plusieurs années plus tard.

Il y a une autre grande différence entre ces deux personnes – Jean-Marc a grandi dans la ville de Québec et fait carrière à Toronto. Il parle l'anglais et le français, alors que Maureen ne parle qu'une seule langue.

Cette comparaison fictive illustre les principaux résultats des travaux d'Ellen Bialystok de l'Université York. Plus de 400 patients – divisés en groupes bilingues et unilingues – qui étaient à la même étape de la maladie d'Alzheimer ont participé à ses études. Mme Bialystok a découvert que les premiers symptômes apparaissent chez les patients bilingues environ quatre ans et demi plus tard. Elle a aussi découvert que ces patients sont âgés en moyenne de trois ou quatre ans de plus lorsqu'ils reçoivent leur diagnostic.

Mme Bialystok pense que cette différence est le résultat de la pratique du bilinguisme pendant toute une vie, qui amène le cerveau à fonctionner différemment.

« Peu importe la langue qu'une personne bilingue parle à un certain moment, les deux langues restent actives dans le cerveau. En raison de cette activité conjointe, les personnes bilingues doivent solliciter le système de fonctions exécutives pour consacrer leur attention à la bonne langue. Le fait de stimuler continuellement ce système est une forme d'exercice mental. Les personnes bilingues peuvent tirer un avantage supplémentaire de ces réseaux cognitifs qui se sont améliorés tout au long de leur vie », explique Mme Bialystok.

Les résultats des travaux de Mme Bialystok ont été confirmés par d'autres études réalisées ailleurs et ont fait l'objet d'une importante couverture médiatique dans les principaux journaux et bulletins de nouvelles télévisés. Par contre, la chercheuse s'empresse de préciser que le fait d'être bilingue n'empêche pas d'avoir la maladie d'Alzheimer, mais qu'il aide plutôt les patients à affronter cette maladie pendant plus longtemps. Les autres travaux qu'elle a entrepris commencent à expliquer pourquoi.

Mme Bialystok a comparé les tomodensitogrammes de personnes atteintes d'Alzheimer bilingues et unilingues. La capacité cognitive des patients des deux groupes était identique. Chez les personnes bilingues, l'atrophie de la matière grise de la zone du cerveau touchée par la maladie d'Alzheimer était deux fois plus importante. Selon toute attente, leur capacité cognitive aurait dû être beaucoup plus faible. Cependant, leur cerveau avait trouvé le moyen de compenser cette lacune.

D'autres études basées sur l'utilisation de l'imagerie en tenseur de diffusion – une technique d'imagerie par résonance magnétique – donnent une réponse plausible. Chez les personnes bilingues, la substance blanche – un composant du système nerveux central – était plus grosse et plus saine.

« Un genre d'effet protecteur entre en action. L'activité cérébrale constante du cerveau bilingue préserve la substance blanche et fournit des ressources supplémentaires qui compensent les effets de la maladie d'Alzheimer lorsqu'elle frappe », ajoute Mme Bialystok.

Ces résultats sont les premiers qui prouvent que le fait de maintenir l'intégrité de la substance blanche est lié à une expérience qui se déroule naturellement tout au long d'une vie. Une substance blanche intacte donne aux gens une « réserve cérébrale » qui peut compenser l'affaiblissement de la capacité cognitive.

« Ces résultats pourraient contribuer à l'amélioration des traitements administrés aux patients qui se rétablissent d'un accident vasculaire cérébral ou d'un traumatisme crânien. Ils pourraient aussi améliorer l'enseignement et l'apprentissage – le cerveau a une incroyable capacité d'adaptation, et nous devons en savoir plus à ce sujet », conclut Mme Bialystok.