Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada
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Ancien lauréat
Bourse commémorative E.W.R. Steacie de 2009

Karim Nader

Psychologie

Université McGill


Karim Nader
Karim Nader

Karim Nader connaît la réaction de peur aussi bien que n’importe qui. Que ce soit chez la souris ou chez l’humain, le corps fige, les pupilles se dilatent, le rythme cardiaque s’accélère… et on s’en rappelle. En effet, il n’y a rien comme la peur pour fixer un souvenir dans notre esprit.

Il y a sept ans, M. Nader, professeur agrégé de psychologie de l’Université McGill maintenant âgé de 40 ans, a fait l’expérience du facteur de crainte à titre de stagiaire postdoctoral après la publication de son premier article scientifique sur la mémoire. Les résultats de ses travaux de recherche montraient qu’on pouvait effacer chimiquement le souvenir d’événements traumatiques de la mémoire des rats. Mais plus important encore, sur le plan de la neurobiologie de la mémoire, ces résultats révélaient que les souvenirs à long terme pouvaient être déverrouillés et modifiés — cet article remettait en question le fondement neurophysiologique de la mémoire qui était établi depuis une centaine d’années.

« Les résultats de mes travaux de recherche ont provoqué une onde de choc dans le monde scientifique. Ainsi, à l’occasion d’une conférence, un chercheur chevronné est venu me voir et m’a dit : "Vos données sont très solides, mais je ne peux simplement pas y croire. Je ne peux tout simplement pas croire que ça fonctionne de cette façon" », se rappelle M. Nader, lauréat d’une Bourse commémorative E.W.R. Steacie du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG) de 2009.

Mais après avoir passé une dizaine d’années à défendre et à expliquer ses conclusions — qui ont d’ailleurs été confirmées par des équipes de recherche partout dans le monde — M. Nader peut avoir l’esprit tranquille, car ses travaux de recherche n’engendrent plus la peur et suscitent plutôt l’espoir.

Les travaux de recherche de M. Nader contribuent à approfondir notre connaissance du fondement moléculaire par lequel les souvenirs sont créés, modifiés et détruits. En outre, ils proposent une solution pour soulager les personnes souffrant de troubles psychologiques qui font intervenir des souvenirs incontrôlables et dérangeants, plus particulièrement le trouble de stress post-traumatique (TSPT).

Ce que de nombreux chercheurs sur la mémoire ne pouvaient se résoudre à croire, c’est que lorsqu’on se remémore des souvenirs, on les déverrouille chimiquement. Au XXe siècle, la consolidation cellulaire, soit un processus selon lequel les souvenirs à long terme sont fixés chimiquement dans le cerveau, constituait la règle établie pour les psychologues.

Les expériences de M. Nader sur des rats ont montré que lorsque les souvenirs sont remémorés, ils sont déverrouillés chimiquement (par exemple, lorsque nous racontons une expérience passée). Ces souvenirs doivent ensuite être reconsolidés chimiquement. Et dans le processus de reconsolidation, il est possible de modifier notre perception du passé.

« Pendant cette période de reconsolidation, il est possible d’effacer ou de modifier un souvenir chimiquement ou de façon comportementale, affirme M. Nader. Les souvenirs ne sont pas seulement des clichés qui sont stockés dans un tiroir et ne changent jamais. Chaque fois que vous vous remémorez un souvenir, vous le modifiez légèrement. Ce que nous avons découvert, c’est un mécanisme qui peut expliquer en partie la nature changeante d’un souvenir. »

Fait ironique, la recherche de M. Nader a ressuscité des résultats semblables qu’avait obtenus, il y a une quarantaine d’années, le psychologue américain Donald Lewis Misonin, résultats qui avaient été rejetés et pratiquement oubliés. Aujourd’hui, la reconsolidation de la mémoire a été démontrée chez des animaux, de la mouche à fruit au concombre de mer, chez le poulet ainsi que chez l’humain. 

Fait encore plus remarquable, les travaux de recherche de M. Nader ont déjà produit des avantages cliniques. M. Nader et ses collègues, dont le psychologue clinicien Alain Brunet de l'Université McGill, ont montré que l’on pouvait utiliser la reconsolidation par blocage partiel des souvenirs traumatiques pour soulager la souffrance de patients atteints de TSPT chronique. La thérapie nécessite l’administration d’un médicament antihypertenseur courant, le propranolol, en même temps qu’un événement traumatique est évoqué. Le propranolol bloque partiellement la reconsolidation des souvenirs traumatiques.

« Le but n’est pas d’effacer complètement le souvenir, explique M. Nader. Nous voulons seulement réduire l’intensité de l’aspect émotionnel du souvenir de sorte qu’il cesse d’être écrasant et que le patient puisse alors être traité à l’aide des thérapies classiques. »

Depuis ses premiers résultats de recherche, M. Nader cherche à comprendre de façon plus précise le fondement moléculaire du verrouillage et du déverrouillage des souvenirs. « Jusqu’à récemment, personne n’avait trouvé de façon de contrôler les facteurs neurobiologiques responsables du verrouillage et du déverrouillage des souvenirs », note‑t‑il.

Son équipe de recherche à l’Université McGill a démontré que le blocage chimique de voies chimiques particulières dans les neurones, à savoir les récepteurs N‑méthyl D‑aspartate, empêche le déverrouillage des souvenirs.

Dans le cadre des travaux de recherche qu’il entreprendra grâce à la Bourse Steacie du CRSNG, M. Nader examinera un autre aspect du mystère qui entoure la mémoire : le fondement comportemental et chimique permettant de déterminer dans quelle mesure les souvenirs traumatiques sont interdépendants. « Nous essayons de voir quels paramètres amènent le cerveau à stocker les souvenirs ensemble ou séparément. À l’heure actuelle, il n’existe aucune donnée neurologique sur la question, indique M. Nader. D’un point de vue clinique, il est important de comprendre si les souvenirs sont stockés ensemble ou séparément. Cela nous permettra de prévoir si, en traitant un souvenir traumatique particulier, d’autres souvenirs connexes pourraient s’en trouver altérés. »